Interview Paris Match - août 2003 -

Paris Match : Lorsque vous m'aviez confié, il y a quelques mois : "Je suis prêt à fusiller ma carrière s'il le faut, mais ma maison de disques n'aura plus jamais une note de moi", étiez-vous sérieux ou était-ce un caprice ?

Michel Sardou : Je le pensais sincèrement. J'ai été horriblement vexé et très déçu par l'attitude de personnes que je pensais être mes amis. Tréma, ma maison de disques depuis trente-deux ans, avait été vendue à Sony sans qu'on ait jugé nécessaire de me demander mon avis. Je leur ai fait gagné des milliards. 80 % de leur chiffre d'affaires, c'est moi qui l'ai fait. Je suis peut-être très démodé, mais je suis quelqu'un de parole. Quand je prends des engagements, je les respecte, sinon, je ne dis rien.

Paris Match : Donc...

Michel Sardou : J'ai donné ma demission, ce qui est mon droit le plus strict. Or, ce droit, on me le refuse sous prétexte que j'ai un contrat à durée déterminée. Je ne veux qu'une seule chose, ma liberté. Et elle n'est négociable à aucun prix. Le 5 novembre, le tribunal des prud'hommes tranchera. Je saurai, si oui ou non, j'ai le droit de démissionner. Après, je ferai les choses dans les règles. Une fois que l'album sur lequel je travaille sera terminé, je déciderai où je vais. Cette coupure, au fond, aura été très positive. Je déborde d'idées nouvelles, j'ai l'impression d'avoir retrouvé une deuxième jeunesse. D'une part, je me suis aperçu que la musique me manquait plus que je ne le croyais, d'autre part, j'ai eu le temps de me poser des tas de questions : peut-être que je ne fais que me répéter ? Est-ce que je parle le même langage que les gens d'aujourd'hui ? Est-ce que je suis encore crédible ? Quand des gens de la jeune génération, comme Garou, me disent qu'ils ont envie de faire une chanson avec moi, ça me rassure. Je me dis que je ne suis peut-être pas un vieux dinosaure du siècle passé.

Paris Match : Vous avez toujours eu une vision un peu noire du monde. Longtemps, on vous a assimilé à vos chansons.

Michel Sardou : On les a trop prises au sérieux...Je suis peut-être pessimiste dans mes chansons, mais pas dans la vie. Mon métier n'est pas de dire au public ce qu'il doit penser. La chanson est un mensonge. Il n'y a qu'une infime partie qui est vraiment vous, tout le reste est inventé. Si un jour, je devais me confesser en chantant, je ne serais jamais pardonné car je ferais une confession qui m'arrange. Le problème c'est qu'en France on vous colle des étiquettes qui vous restent jusqu'au cimetière...

Paris Match : Aimez-vous toujours la politique ?

Michel Sardou : J'ai lâché prise. Je ne fais plus confiance aux gouvernements. Quant à la Corse, j'y suis très heureux. Mais j'avoue que je me perds u peu dans leurs histoires intérieures. Je préfère ne pas m'en mêler. Cela dit, je pense que les femmes en politique sont plus franches que les hommes. Je n'ai jamais été partisan de Martine Aubry mais au moins elle a fait ce qu'elle a dit, même si aujourd'hui on le regrette.

Paris Match : Parlez-moi d'Anne-Marie...

Michel Sardou : Que voulez-vous savoir ?

Paris Match : Tout !

Michel Sardou : Je suis fou de cette femme. J'ai eu le bonheur dans ma vie de rencontrer des femmes extraordinaires. J'ai eu de vraies amies, de vraies maîtresses et, aujourd'hui, j'ai la chance d'être avec une vraie femme.

Paris Match : Le bonheur et l'argent ne rendent-ils pas les gens immobiles ?

Michel Sardou : Insinuez-vous que je me suis embourgeoisé ? Le bonheur n'endort pas. Au contraire, je trouve qu'il stimule. Est-ce que le bonheur existe ? Je crois, oui. Je crois surtout à des instants de bonheur. J'ai eu ma période bourge avant de rencontrer Anne-Marie, une vie bien réglée, golf l'après-midi, on arrête l'alcool...Le pognon, c'est important. Tellement important que j'ai tout perdu et qu'aujourd'hui je suis raide comme un passe-lacet.

Paris Match : Vous allez me faire pleurer...

Michel Sardou : Ce n'est pas mon intention, mais j'ai acheté un théâtre sans un rond qui est ma danseuse. De plus, j'ai sur le dos une montagne de responsabilités financières. On dit qu'un boxeur qui n'a pas faim ne gagnera jamais un combat. Moi, j'aime les grands défis, les vastes projets, les grandes choses. J'ai toujours vécu au-dessus de mes moyens. Mes banquiers ont peur pour moi, moi pas. Je ne suis pas un nouveau riche, mais, comme disait Coluche, je suis un ancien pauvre. Je gagne très bien ma vie, mais je dépense tout. L'argent, c'est fait pour ça. Si je vais au ciel, j'irai tout nu ! A 20 ans, j'avais les dents qui rayaient le plancher. S'il avait fallu, j'aurais signé un contrat avec le diable. Mon père est mort sur scène en faisant son métier. C'est mon rêve. Je trouverais terrible d'arrêter, et de me dire : je n'ai plus rien à faire.

Paris Match : Vivez-vous votre bonheur à 56 ans de la même façon qu'à 30 ?

Michel Sardou : Le bonheur n'a pas d'âge. D'abord, pourquoi serait-il différent ? Il y a bonheur ou il n'y a pas bonheur. Le plaisir est le même, le désir aussi. J'ai le même enthousiasme, les mêmes folies, les mêmes fous rires qu'à 20 ans. Je refuse de donner un âge aux hommes comme aux femmes, c'est la société qui vous colle des étiquettes. Je suis effaré de voir des hommes de mon âge ayant besoin de femmes trophées à leur bras pour se rassurer et parader dans les soirées. Il ne faut pas rêver. La bimbo de 25 ans qui tombe amoureuse d'un quinquagénaire, c'est rarement pour ses beaux yeux ! Ce n'est pas mon truc. D'abord, il faut en changer tous les six mois tellement on s'emmerde, et en plus il faut avoir les moyens ! Je n'ai jamais été atteint de jeunisme ni dans ma vie professionnelle ni dans ma vie personnelle.

Paris Match : Quand vous regardez Anne-Marie, votre vie aujourd'hui, vous ne vous dites jamais ; "Ah ! si on s'était connus plus tôt"

Michel Sardou : Il n'y a pas de hasard, et c'est très bien comme ça. Si on s'était connus plus tôt, on ne serait déjà plus ensemble.

Paris Match : Pourquoi ?

Michel Sardou : Il y a vingt-deux ans, Anne-Marie n'aurait jamais lâché son métier, ni moi le mien ; on aurait vécu la vie du laitier et du veilleur de nuit. Ca aurait duré huit jours.

Paris Match : C'est vous qui lui avez demandé d'arrêter de travailler pour qu'elle puisse se consacrer totalement à vous ?

Michel Sardou : Vous plaisantez, j'espère. C'est sa propre décision, mais je reconnais que c'est merveilleux qu'on soit toujours ensemble. Elle me dit d'ailleurs que, bien qu'elle ait arrêté de travailler, elle est toujours aussi occupée !

Paris Match : Que vous a-t-elle appris ?

Michel Sardou : La patience. J'ai un côté enfant gâté. Si je veux quelque chose, il me le faut tout de suite. Après, je n'en veux plus, et je passe à autre chose.

Paris Match : Le 11 octobre, vous allez fêter votre quatrième anniversaire de mariage. Anne-Marie vous surprend t-elle encore ?

Michel Sardou : Tout le temps. Anne-Marie est folle, au sens noble du terme. On oublie qu'elle est la fille de François Périer, d'un fou génial, mais d'un fou. Anne-Marie est la femme par excellence, belle, intelligente, tendre, mais aussi adorable, forte, désirable, touchante, féminime. C'est une vraie femme, une femme magique comme je les aime. Elle est ma femme et ma meilleure amie. Je suis fou d'elle.

Paris Match : Arrêtez les compliments ! Une femme qui ne possède que des qualités ça n'existe pas.

Michel Sardou : Elle a une tête de mule. Vous êtes contente ?

Paris Match : Et vous, vous êtes un ours mal léché !

Michel Sardou : Je l'étais, beaucoup par timidité. Peut être parce que je n'étais pas très heureux. Ma femme m'a ouvet aux autres.

Paris Match : Vous aimez bien dire "ma femme"

Michel Sardou : C'est important. Je n'imagine pas un monde sans femmes, sans ma femme.

Paris Match : Anne-Marie est-elle, comme on dit, une "femme d'artiste" ?

Michel Sardou : D'artiste oui, mais de chanteur non. La musique et elle sont deux choses. Mon chien, Ocelot, a plus l'oreille musicale qu'elle. Quand il aime les chansons, il monte sur le canapé en hurlant. Parfois je lui fais écouter une chanson, et elle me dit d'une petite voix : "Oui, c'est pas mal", alors que je moi je trouve ça génial. Ca me rend dingue !

Paris Match : Vous l'imaginiez comme cela votre vie ?

Michel Sardou : Pas du tout. Je me suis planté sur tout. D'abord, je ne me voyais pas chanteur, je voulais faire un répertoire classique. Et puis je rêvais de rester dans l'ombre... Au fond, j'ai tout raté. Ma femme pareillement. Elle avait tout prévu sauf notre rencontre. Elle, la grande journaliste, m'a déclaré quelques jours avant notre mariage : " De toute façon, personne ne le saura ! ". Vous ne m'avez pas posé la vraie question.

Paris Match : Laquelle ?

Michel Sardou : Quel est le secret de votre mariage ?

Paris Match : Alors, je vous la pose. Quel est le secret de votre mariage ?

Michel Sardou : L'humour et l'amour. Beaucoup d'humour !

 

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